Pas de citoyenneté sans religion à l’école?


À l’approche de la rentrée des classes, le landerneau de l’enseignement a coutume de s’agiter et de profiter de l’ouverture médiatique pour aborder les sujets de la “rentrée”. Celle-ci est placée cette année sous le sceau du débat sur la gratuité de l’enseignement, le pacte d’excellence et le cours de philosophie et de citoyenneté (CPC). Une récente sortie du SeGEC s’est invitée au menu; on y constate que curieusement, le Secrétariat Général de l’Enseignement Catholique a consacré les conclusions de son Université d’été au seul de ces trois sujets qui ne la concerne pas (et pour cause puisqu’il l’a refusé): le cours de philo et citoyenneté. Rétroactes.

Dans son avis rendu le 7 septembre 2015, le Conseil d’État a clairement indiqué que ce cours correspond précisément à ce qu’exige la Convention des droits de l’enfant: “Compte tenu de l’importance des principes et de ce qu’ils sont appelés à s’appliquer à tous les élèves sur la base notamment de la notion d’intérêt supérieur de l’enfant, il ne se justifie pas, au regard des règles inscrites aux articles 10, 11 et 24 de la Constitution, même en tenant compte de la liberté de l’enseignement, que ceux fréquentant les établissements libres soient privés des cours de philosophie et de citoyenneté (…)”. On ne saurait être plus clair mais, l’influence des vieux piliers de notre société semble primer sur l’avis du Conseil d’État. En effet, sur l’insistance du SeGEC, le gouvernement de la FWB a accepté le fait que les élèves de l’enseignement dit “libre” n’auront pas accès à ce nouveau cours. L’actualité nous rappelle pourtant chaque jour “l’importance des principes” contenus dans cette formation si l’on veut donner aux élèves une culture et des valeurs communes propices à vivre ensemble harmonieusement.

Peu importe l’école, mais est-il encore concevable de confier l’enseignement de la citoyenneté à des cultes?

Afin de justifier son refus du CPC, le Secrétaire général de l’enseignement catholique fait flèche de tout bois dans les colonnes de La Libre du 19 août. Étienne Michel y affirme que dans le réseau catholique, la citoyenneté est déjà et continuera à être dispensée à travers différents cours classiques, en ce compris le cours de religion existant. Mesure-t-on exactement la portée de cette option? Peu importe l’école, mais est-il encore concevable de confier l’enseignement de la citoyenneté à des cultes?

Étienne Michel ne peut ignorer la faiblesse d’une argumentation qui fait le grand écart entre son refus d’appliquer l’avis du conseil d’Etat et les obligations communes aux établissements d’enseignement obligatoire subventionnés par la Communauté française, dont ses écoles font partie.

Il se lance donc dans un exercice périlleux de contorsions rhétoriques qui seraient drôles si elles n’étaient aussi dommageables pour les élèves du réseau qu’il dit défendre.

Dans une tentative désespérée de couper l’herbe sous le pied de cette avancée notoire qu’est l’inscription de la philo et de la citoyenneté dans le cursus scolaire, M. Michel bouscule les réalités historiques, dénigre non sans témérité la pensée laïque et, plus pernicieux, éjecte d’un trait le volet “philosophie” du nouveau cours. Quelques exemples: il ne craint pas, par exemple, de déclarer urbi et orbi que “dans la laïcité militante, la notion de citoyenneté est difficilement conciliable avec des références convictionnelles et religieuses”. Et tant pis si Henri Bartholomeeusen, président du Centre d’Action Laïque, démontre le contraire à longueur de conférences et d’interviews: en effet, la substance même de la laïcité implique la liberté absolue de pratiquer la religion de son choix, d’en changer ou de n’en point avoir, sans que cela ait une quelconque incidence sur la citoyenneté des personnes.

Oui, l’école officielle, qui accepte TOUS les élèves, cherche à rétablir une égalité des enfants devant leurs chances d’émancipation et fait le pari de leur autonomie, afin qu’ils puissent choisir, librement et sans contrainte, les idées ou croyances auxquelles ils souhaitent adhérer.

Il se livre ensuite à ce qu’il croit être une charge offensive contre l’enseignement officiel, en dénonçant son projet de “permettre aux enfants de s’arracher à un certain nombre de déterminismes culturels et religieux”. Caramba, encore raté! Oui, l’enseignement officiel s’oppose à un certain nombre de déterminismes comme la pauvreté, le milieu culturellement défavorisé ou l’imposition aux enfants de croyances figées, non discutables. Oui, l’école officielle, qui accepte TOUS les élèves, cherche à rétablir une égalité des enfants devant leurs chances d’émancipation et fait le pari de leur autonomie, afin qu’ils puissent choisir, librement et sans contrainte, les idées ou croyances auxquelles ils souhaitent adhérer. La liberté individuelle consacre cette école publique qui forme des futurs adultes capables de discernement et de réflexion pour donner du sens à tel concept ou notion.

La suite ne manque pas de sel non plus. M. Michel affirme que “d’un point de vue historique, raison et convictions religieuses se sont toujours fécondées mutuellement”. De Galilée à Willy Peers, en passant par Darwin, le paradis des scientifiques rationnels mis à l’index par l’Église se gondole gentiment. Et l’on peut se poser la question de savoir comment on enseigne l’Histoire dans les écoles du réseau catholique. De même lorsqu’il qualifie hardiment de “fondement” de la démocratie le “dialogue entre la religion principalement catholique et la tradition des Lumières”. Si l’essentiel était de faire rire, l’objectif est pleinement atteint. Pas sûr que les 197 millions d’orthodoxes et les 102 millions de protestants européens apprécieront.

L’observateur attentif aura discerné, dans les propos de M. Michel, affirmant que la citoyenneté se décline déjà à travers des cours classiques –ce qui peut éventuellement se concevoir– que ce faisant, il escamote purement et simplement toute référence à la “philosophie”, la première des deux mamelles du nouveau cours. Les philosophes, nourris aux textes de Thomas d’Aquin et Saint-Augustin, voire de l’hérétique et brûlé vif Giordano Bruno, risquent eux-aussi quelques aigreurs d’estomac.

Enfin, dans sa vindicte à l’égard du cours de philosophie et de citoyenneté, le patron de l’enseignement catholique n’hésite pas à critiquer le travail des élus du peuple en affirmant que le CPC consacre “une rupture” avec le décret Missions de 1997, alors que, précisément, ce décret définit une école garantissant l’émancipation sociale et apte à préparer les élèves à devenir des citoyens. Non mais allô, quoi!

Si l’enseignement catholique veut bénéficier des mêmes aides que l’enseignement officiel, il est logique qu’il s’impose également les mêmes contraintes, surtout quand celles-ci vont dans le sens de l’intérêt des élèves.

En conclusion, si l’enseignement catholique veut bénéficier des mêmes aides que l’enseignement officiel, il est logique qu’il s’impose également les mêmes contraintes, surtout quand celles-ci vont dans le sens de l’intérêt des élèves. Faute d’avoir considéré cette réalité, le SeGEC disqualifie lui-même les conclusions de son Université d’été. On n’en demandait pas tant.

Pas de citoyenneté sans religion à l’école?

CAL
Centre d’Action Laïque
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